Jeudi soir, lorsque les hymnes nationaux retentiront avant le quart de finale de Coupe du monde entre le Maroc et la France, les caméras se poseront inévitablement sur Ayyoub Bouaddi – né à Lille, formé à Clairefontaine, passé par les équipes de jeunes françaises jusqu’aux espoirs, et désormais l’une des révélations du tournoi sous le maillot des Lions de l’Atlas. À dix-huit ans, il cristallise à lui seul une stratégie qui a profondément reconfiguré le football marocain depuis une décennie. Sur les 26 joueurs convoqués pour ce Mondial, 19 sont nés en dehors du Maroc – en France, en Espagne, aux Pays-Bas, en Belgique ou au Canada.
Un système de détection construit pierre par pierre depuis 2014
La rupture date de l’arrivée de Fouzi Lekjaa à la tête de la Fédération royale marocaine de football en 2014. Là où existait auparavant un processus informel et désorganisé, Lekjaa a instauré un département dédié au recrutement de la diaspora, piloté aujourd’hui par Rabie Takassa et une équipe de sept recruteurs répartis entre la France, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie et la Scandinavie.
«Nous disposons d’une base de données de tous les joueurs marocains en Europe, mise à jour chaque année», explique Takassa à The Athletic. «Nous commençons à les identifier à huit ou neuf ans. Nous les suivons et les intégrons à la base entre douze et treize ans. Toutes catégories d’âge confondues, nous recensons actuellement près de 3 000 joueurs.» Le travail ne s’arrête pas à la surveillance à distance : des déplacements en personne, des conversations avec les familles, des visites de l’Académie Mohammed VI près de Rabat – présentée comme l’une des meilleures infrastructures du monde – font partie d’une approche délibérément personnalisée.
Ce dispositif s’inscrit dans une logique d’État. Lekjaa détient également le rang de ministre au sein du gouvernement marocain et dispose d’un levier sur les financements publics. Plus de 65 millions de dollars ont été investis dans l’Académie Mohammed VI. «Le football au Maroc est important sur le plan politique et social, c’est une affaire d’État», confie une source interne à la fédération sous couvert d’anonymat.
Le cas Brahim Diaz : une séduction de longue haleine
La trajectoire de Brahim Diaz illustre parfaitement la patience et la persévérance de ce système. Né à Malaga, formé à Manchester City, le meneur de jeu du Real Madrid avait toutes les raisons de choisir l’Espagne. En juin 2021, il a même honoré une première sélection avec la Roja, inscrivant un but lors d’un match amical. Herve Renard, alors sélectionneur du Maroc, lui avait rendu visite dès 2017 sans parvenir à le convaincre. Son successeur, Walid Regragui, s’est rendu en Italie pour le courtiser avant le Mondial 2022. Brahim avait décliné.
Ce qui a finalement fait basculer la décision tient à une combinaison de facteurs : l’indifférence croissante du sélectionneur espagnol Luis De la Fuente – qui n’a jamais pris la peine de lui téléphoner personnellement -, l’absence de sa convocation pour l’Euro 2024 malgré ses performances en Serie A, et la constance du suivi marocain. Lekjaa lui-même s’est impliqué, tout comme, selon des sources proches du dossier, «de très importantes personnalités au Maroc». Résultat : Brahim a disputé les cinq matches du Maroc dans ce tournoi comme titulaire, accumulant quatre passes décisives, ce qui en fait l’un des joueurs les plus influents de la compétition.
Bouaddi, la prise la plus précieuse – et la plus symbolique
Bouaddi représente un cas encore plus sensible, parce que la France le considérait comme un joyau de sa formation. Il a fréquenté le centre de Clairefontaine, dont sont sortis Kylian Mbappé et Thierry Henry, avant d’évoluer en Ligue des champions avec Lille à dix-huit ans. Mais la densité exceptionnelle du milieu de terrain français – où Eduardo Camavinga, deux fois vainqueur de la Ligue des champions, ne figurait pas dans le groupe – rendait une sélection immédiate quasi impossible.
«C’est son choix, a reconnu Hubert Fournier, directeur technique de la fédération française. Nous ne pouvions pas lui offrir la possibilité d’aller à la Coupe du monde maintenant.» Le Maroc, lui, le pouvait. Lekjaa et le sélectionneur Mohamed Ouahbi – lui-même né en Belgique de parents marocains – se sont déplacés à Lille en mars de cette année pour rencontrer le joueur et sa famille. Le président du club lillois, Olivier Letang, a de son côté effectué le voyage inverse jusqu’à Rabat. Lorsque Bouaddi a été retenu dans le groupe marocain pour ce Mondial, il a publié une photo de lui à dix ans, en maillot du Maroc, lors de la Coupe du monde 2018 en Russie.
Takassa rejette catégoriquement l’idée que ces joueurs nés à l’étranger soient des «naturalisés» au sens classique du terme. «Vous ne pouvez parler de naturalisation que si le joueur n’est pas né au Maroc et qu’aucun de ses parents ne l’est non plus. Ce n’est le cas d’aucun de nos joueurs. Pour la grande majorité, les deux parents sont nés au Maroc ; pour les autres, au moins l’un d’eux l’est. La nationalité marocaine est accordée de droit dès lors qu’un des parents est né sur le sol marocain.» Cette distinction légale et identitaire est au cœur de la philosophie marocaine : ces joueurs ne sont pas recrutés comme mercenaires, ils reviennent à leurs racines.
Un modèle qui interroge les règles de la FIFA et redistribue les cartes
Le Maroc n’est pas le seul à activer la diaspora : Curaçao, aux Pays-Bas, ou le Sénégal, qui puise régulièrement dans sa communauté franco-sénégalaise, pratiquent des logiques similaires. Mais la sophistication de l’appareil marocain – base de données de 3 000 joueurs, recruteurs dans sept pays, soutien d’État – dépasse ce qui existe ailleurs pour un pays de cette taille.
Ce système prospère grâce à une modification du règlement FIFA adoptée en 2009, qui permet à un joueur de changer de sélection nationale à condition de ne pas avoir disputé de match officiel avec la première équipe de son pays d’origine. C’est ce qui a rendu possibles les cas Brahim Diaz et Bouaddi. La règle avait été pensée pour protéger les joueurs contre des engagements prématurés ; elle offre aujourd’hui un espace de compétition entre fédérations pour attirer les meilleurs talents issus des diasporas mondiales.
Pour la France, qui investit massivement dans sa formation, voir partir Bouaddi est une piqûre d’amour-propre doublée d’un avertissement stratégique. Pour le Maroc, qui dispute ce soir son deuxième quart de finale mondial en moins de quatre ans, c’est la preuve que le football peut être pensé comme une politique publique cohérente – et qu’elle fonctionne. Pour ceux qui souhaitent parier sur cette rencontre, retrouvez notre pronostic détaillé.
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